L’affaire CADIOU

Chronique d’un fait divers du début du siècle à Landerneau

Voici le roman-feuilleton d’une histoire rocambolesque qui agita la ville de Landerneau au début de l’année 1914. Cette affaire illustre notamment les tensions existantes entre la France et l’Allemagne, à l’aube de la guerre

 

1. Le contexte : l’histoire de l’usine de la Grande-Palud

En 1913, Landerneau est une ville industrielle de 8252 habitants environ (chiffres 1911).

L’aggravation des rivalités internationales à l’aube du XXe siècle se traduit notamment par une politique militariste des différents pays européens. Dans un contexte de course aux armements, un comité allemand fonde à 4 km de Landerneau, au lieu dit La Grande Palud, une usine de blanchiment de coton pour la fabrication de poudres de guerre.

 

L'usine de la Grande Palud, dirigé par Louis Cadiou Ville de Landerneau, Service du patrimoine historique, Sous-série 3Fi

L’usine de la Grande Palud, dirigé par Louis Cadiou
Ville de Landerneau, Service du patrimoine historique, Sous-série 3Fi

 

On confie la direction technique de l’usine à un ingénieur allemand mais les affaires ne marchèrent que peu de temps à cause de « bruits malveillants » concernant la qualité des produits de l’usine.

Une nouvelle société est fondée en 1909 et a pour directeur Louis Cadiou. Le siège est à l’usine même, à la Forest-Landerneau. L’usine devient l’un des fournisseurs des poudreries nationales du Moulin Blanc et d’Angoulême. Les affaires sont extrêmement prospères, en 1913. Mais, à la fin de l’année, coup de théâtre, l’Administration de la Guerre prévient le directeur qu’il est rayé du nombre des fournisseurs de l’Armée. Coup fatal d’autant que 250 000 F de matières premières restent en stock. Des pourparlers s’engagent pour vendre l’usine, sans résultat. C’est alors que Louis Cadiou disparaît fin décembre 1913, son cadavre sera retrouvé 30 jours plus tard, à 600 m de l’usine.

 

Portrait de Louis Cadiou Extrait du "Monde illustré", n°2975, 04/04/1914

Portrait de Louis Cadiou
Extrait du « Monde illustré », n°2975, 04/04/1914

 

A sa mort, le personnel, une quarantaine d’ouvriers originaires de La Forest-Landerneau, est licencié fin janvier 1914. La Veuve Cadiou loue son usine, par acte du 20 novembre 1914, à 2 industriels. La nouvelle société prend la dénomination de « Société anonyme cotonnière bretonne » et a pour objet l’industrie et le commerce de la cellulose. Elle fermera à nouveau ses portes en 1921, puis reprendra du service de 1922 à 1950.

 

2. Un crime jamais élucidé

Louis Cadiou disparaît le 29 ou le 30 décembre 1913. La date de la disparition est déterminante car les témoignages divergent à ce sujet.

Une disparition qui alimente tous les fantasme

L’occasion est trop belle pour la presse de rappeler le scandale des Poudres : Cadiou était soupçonné d’avoir réalisé des malversations et se serait enfui en Allemagne. Il devient, à la veille de la guerre, «l’homme au service des Allemands ». Du complot fomenté par les Allemands à la conspiration familiale visant à toucher l’héritage de l’homme d’affaires, tout y passe !

Des centaines de lettres anonymes arrivent de partout signalant la présence de Louis Cadiou jusqu’au Havre.

Un seul suspect : Louis Pierre

L’ingénieur de l’usine a été vu quittant l’usine avec Louis Cadiou le 30 décembre. La mésentente entre les 2 hommes jette la suspicion sur lui. Il est l’auteur de lettres anonymes dénonçant Cadiou auprès du Ministère de la Guerre. Cet acte malveillant a précipité la chute de l’entreprise. L’Ingénieur souhaitait d’ailleurs quitter l’usine pour occuper un emploi dans un établissement concurrent, ce que son contrat de travail à la Grande Palud ne lui permettait pas. Parfait mobile ?

 

Portrait de l'ingénieur Pierre, accusé du meurtre de Louis Cadiou Extrait du "Monde illustré", n°2975, 04/04/1914

Portrait de l’ingénieur Pierre, accusé du meurtre de Louis Cadiou
Extrait du « Monde illustré », n°2975, 04/04/1914

Le cadavre retrouvé … par une voyante

Devant l’inefficacité de la police à retrouver son mari, Mme Cadiou fait appel à Mme Hoffmann, une célèbre «somnambule», voyante de Nancy. En présence de quelques effets du disparu, elle révèle l’endroit où le corps de M. Cadiou a été enterré.

Le 4 février 1914, Jean Cadiou, le frère du disparu, se rend dans les bois qui se situent non loin de l’usine. Il creuse et retrouve le corps, 34 jours après sa disparition, enterré dans un bois, à 600 mètres de l’usine. Les gendarmes, accompagnés de nombreuses personnes, viennent assister à l’exhumation du cadavre. Une profonde blessure au niveau du cou laisse à penser que Louis Cadiou a été égorgé.

"Le trou à Cadiou", lieu de découverte du corps de Louis Cadiou Ville de Landerneau, Service du patrimoine historique, Sous-série 3Fi

« Le trou à Cadiou », lieu de découverte du corps de Louis Cadiou
Ville de Landerneau, Service du patrimoine historique, Sous-série 3Fi

 

L’ingénieur Pierre assiste à l’exhumation, il tient un couteau dans la main ce qui le désigne d’office comme le parfait coupable. Dans la soirée, les gendarmes retrouvent une bêche ensanglantée à son domicile. Il est arrêté.

 

 

 

 

 

 

 

L’arme du crime

L’autopsie confirme hâtivement que la victime a été égorgée. Coup de théâtre, plusieurs lettres anonymes signalent que le médecin légiste a fait une erreur : une nouvelle autopsie a lieu et révèle la présence d’une balle de calibre 6mm dans la mâchoire de la victime. Louis Pierre possède un révolver du même calibre qu’il aurait revendu en 1913.

L’évènement, c’est le cas de le dire, fit grand bruit à Landerneau. Mr Cadiou aurait été aperçu pour la dernière fois, le 29 ou le 30 décembre sous le pont du chemin de fer voisin de l’usine, en compagnie de son ingénieur, Mr Pierre.

Des témoignages contradictoires

La presse et l’opinion publique soutiennent l’ingénieur Pierre. En effet, Le parquet soutient que le meurtre a été commis le 30 décembre. Plusieurs personnes auraient vu Louis Cadiou le 31 décembre ou le 1erjanvier.

Il y a des contradictions également entre les dépositions des employés de l’usine qui affirment avoir vu Louis Cadiou et l’ingénieur Pierre sortir ensemble de l’usine le 29 ou le 30 décembre. Nombreux sont ceux qui disent avoir aperçu la victime les jours suivants à Morlaix.

Après 110 jours de captivité, Pierre est remis en liberté.

Le procès

Après sa libération, Pierre est renvoyé devant les Assises du Finistère le 29 juillet 1914. La guerre éclate, le procès est ajourné. Le Parquet après beaucoup d’hésitations, décide alors d’arrêter l’Ingénieur Pierre. Son procès s’ouvre après la fin de la guerre, en 1919.

« Le procès est plus qu’un fait local, c’est un événement, et jamais de mémoire de quimpérois, une affluence plus considérable, plus curieuse n’a stationné aux abords du Palais de justice », note le chroniqueur du Nouvelliste.

L'Affaire Cadiou aux Assises de Quimper, en 1919 Extrait de "Le Miroir", n°311, dimanche 9 novembre 1919

L’Affaire Cadiou aux Assises de Quimper, en 1919
Extrait de « Le Miroir », n°311, dimanche 9 novembre 1919

L'Affaire Cadiou aux Assises de Quimper, en 1919 Extrait de "Le Mirroir", n°311, dimanche 9 novembre 1919

L’Affaire Cadiou aux Assises de Quimper, en 1919
Extrait de « Le Mirroir », n°311, dimanche 9 novembre 1919

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’accusation peine à confondre le coupable. Louis Pierre est alors acquitté à 11 voix contre une et remis en liberté, le 30 octobre 1919. Le drame de la Grande-Palud restera à jamais un mystère impénétrable.

3. Un Crime qui fit grand bruit

De nombreux articles, des séries de cartes postales, deux chansons ont été produits suite à ce crime. La littérature journalistique est importante.

  • De nombreux articles de presse illustrésLa presse locale et nationale présenta jour après jour les péripéties de l’enquête. Il est possible de confronter ces 3 vecteurs de l’information et de la rumeur publique que sont le journal, la carte postale et la chanson.

    Les journaux concernés sont : la Dépêche de Brest, l’Ouest Éclair,Le Nouvelliste, Le Matin, Le Petit Parisien, l’Illustration,l’Excelsior, Le Monde Illustré

  • On dénombre au moins 16 cartes postales que l’on peut mettre directement en relation avec cette affaire.
  • Deux complaintes sur feuilles volantes ont été aussi imprimées, en français. La première attribuée à un dénommé J. Berthou est composée dans la semaine qui suivit le crime. La seconde paraît le 30 mars 1914.

 

Sources

  • L. GRAVIS, « Les Grandes Affaires criminelles du Finistère », 2008.
  • C. BELSER, L. GRAVIS, D. VAUDREY « Les Grandes Affaires criminelles de Bretagne », 2009.
  • M. MADEC, « Légendes du Pays de Landerneau », 2011.
  • Article dans Musique Bretonne, « Le mystère de la Grande-Palud », n°192, septembre 2005.
  • Dossier documentaire du Service du Patrimoine historique de Landerneau

Pour le récit complet de l’histoire, l’association Dourdon propose dans ses dossiers en ligne une transcription des écrits de Jules Tallandier (datés de 1931) et issue des collections de Gallica.

Consulter le dossier en ligne de l’association Dourdon sur « L’Affaire Cadiou »

 

 

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